«

»

Juin
08
2016

La chasse au loup est ouverte !

Le loup en France

©Frédéric Vercaigne

©Frédéric Vercaigne

 

J’ai vu récemment un « reportage » sur la « plus grande » chaine de TV de France concernant les « ravages du loup sur les troupeaux ». Vous savez un de ces documentaires vomissant des vérités lobbyistes sur un sujet à peine expliqué et qui se contrefiche d’insinuer peur, haine et mépris.

J’ai donc trouvé nécessaire de parler du loup, car au-delà du sujet lui-même, il est redevient un sujet de société. L’homme s’autoproclame régisseur général de la nature car il croit en avoir le devoir et les moyens. Mais cette insupportable arrogance n’est pas l’essence de l’homme, elle est faite de culture et de superstitions.

Le loup en France aujourd’hui

 

Alors je vais synthétiser rapidement le contenu du reportage. On nous explique qu’une grande partie du territoire français est aujourd’hui colonisé par les loups et que cela pose des problèmes aux bergers. Seules les régions de l’Est et principalement du Sud-Est comptent une présence effective du loup, ne vous inquiétez-pas, nous ne sommes pas prêts de le croiser dans Paris. Les loups mangent des brebis et/ou des moutons et c’est une gêne pour les éleveurs. Le reportage suit donc des brigades autorisées par l’État à abattre des loups (une espèce protégée) et qui, de plus, dépassent les quotas de « prélèvement » -charmante allégorie n’est-il pas ?-.

État des lieux

En 2014 on dénombre un peu plus de 300 loups en France. Traversant les Alpes depuis l’Italie, ils réapparaissent au début des années 1990. Leur population avait jusqu’à présent tendance à augmenter mais depuis 2015 des mesures de « destruction » exceptionnelles mettent en danger cette espèce très protégée… Entre mauvaise volonté et superstitions, ça sent bon les relents d’ancien régime. La chasse est ouverte…

Pourtant l’espèce canis lupus fait partie des espèces strictement protégées par la convention de Berne de 1979. https://rm.coe.int/CoERMPublicCommonSearchServices/DisplayDCTMContent?documentId=0900001680304355

L’Union Européenne entend encadrer la régulation des populations de loups à travers la directive habitat. « Elle a pour objet de contribuer à assurer la biodiversité par la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages sur le territoire européen des États membres où le traité s’applique. » http://www.loup.org/droit/directive.htm

Cependant les meurtres de loups sont en augmentation et la cabale s’accélère, la ministre de l’écologie Ségolène Royal a récemment demandé le déclassement du loup à la commission européenne. http://www.lafranceagricole.fr/actualites/predateurs-segolene-royal-veut-declasser-le-loup-de-la-convention-de-berne-1,0,15407169.html Pour le moment cette demande n’a pas abouti, mais elle révèle toute l’arrogance et le lobbying que représente l’électorat agricole et chasseur. L’assise de l’économie française sur son terroir d’élevage est un véritable frein à la cohabitation avec le loup. Ne nous y trompons pas, cette mesurette du plan de sauvetage de l’élevage de l’été 2015 n’est qu’une infime goutte d’eau. Cela ne sauvera pas l’élevage, le loup n’est pas responsable des agissements de la grande distribution et de la mondialisation.

« Ah bah non ! On va leur foutre deux, trois pierres dans la gueule et on va allumer des incendies… Mais faut pas déconner, ils y sont pour rien. » Roparzh – Kaamelott, Livre IV La Révolte III

 

Pour information, le pilotage du « plan loup » est mené par le préfet de la région Rhone-Alpes-Auvergne. http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/infoloup_8.pdf

Détruire la romance

La disparition du loup à la fin du XIXe siècle lui a donné une image romanesque empreinte de vie sauvage et de liberté. Les campagnes et les primes offertes à cette époque pour inciter l’éradication du loup ont été malheureusement très efficaces. D’une population stable à la fin du XVIIIe siècle, le loup était quasiment éteint à la fin du siècle suivant.

 

On observe aujourd’hui un retour à cette pratique – moins franche car il n’est pas possible de l’encourager – mais qui se fait au travers des médias en montrant les ravages du loup et en surfant sur une vague bien connue = la peur. Faire croire que le loup est une menace est la meilleure façon de s’accorder l’autorisation implicite de la population et à défaut son désintérêt…

Pourtant pour certains chercheurs, le loup et les peurs qu’il cristallise seraient en partie dûes à notre relation à la nature. Crainte et fascination sont deux sensations que provoque le loup sur nous et c’est cette liberté vis-à-vis du monde civilisé (et donc la perte de la nôtre) qui pourrait expliquer notre rejet inconscient de cet animal.

Quand on sait que près de 80% des français sont favorables à la cohabitation avec le loup (http://www.aspas-nature.org/wp-content/uploads/sondage-IFOP-loup.pdf) on s’étonne que l’État qui nous représente tue autant de loups chaque année.

Si l’opinion publique soutient le loup, il faut donc détruire son image pour pouvoir le tuer.

©Frédéric Vercaigne

©Frédéric Vercaigne

Une bête indomptable qui est pourtant devenue le « meilleur ami de l’homme »… c’est à ni plus rien comprendre

 

Dissonance cognitive

Toutes ces questions soulèvent pourtant de nombreux problèmes. La dissonance cognitive est le fait d’opposer deux cognitions/actions contradictoires. Vouloir tuer le loup tout en le protégeant est une forme de dissonance. Le fait de choyer le chien tout en repoussant le loup est une dissonance.

Si la grande majorité des Français sont favorables à la cohabitation avec le loup, ils sont pourtant consommateurs d’animaux d’élevage et entretiennent donc ce problème de « garde-manger ». Dans le même temps, les chasseurs « régulent » la nature en tuant les proies naturelles du loup que sont les ongulés. Et l’État censé protéger le loup joue le jeu de ses détracteurs… Dans cette logique, le loup ne doit ni manger les animaux que mangent les français ni les proies des chasseurs.

Certes la perte d’individus constituant les troupeaux est un « traumatisme » mis en avant par les éleveurs, mais il révèle que les habitudes pastorales prises en l’absence du loup doivent changer.

Je ne parlerai pas des animaux d’élevages en terme de productivité, les animaux ne sont ni des produits ni des chiffres. Mais de nombreuses aides financières ont été mises en place auprès des bergers pour indemniser les bêtes dévorées. http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/20151231_bilan_attaques_INTERNET.pdf

Pourtant par manque de moyens ou de volonté, la faute est entièrement portée sur le loup car c’est bien plus simple que de prendre deux Patous et de clôturer ses prés. On nous vante partout le terroir d’antan pour que l’on achète des fromages ou des viandes d’animaux alors que la plupart des bergers ne surveillent plus leurs troupeaux, conséquence d’un territoire exempt de loups.

L’efficacité de la protection des troupeaux par des chiens est pourtant prouvée en Italie et en Espagne.

Pour en revenir au reportage une chose m’a interpellé en ce sens.

Des éleveurs avaient suspendu des moutons au bord d’une route pour montrer les « ravages du loup ». Tenter de rallier l’opinion publique à une cause est compréhensible, mais quand il s’agit de montrer des moutons égorgés par un loup, il ne faut pas oublier que tôt ou tard le dit mouton aurait fini égorgé de la main de l’homme. Cela fait-il vraiment une différence ?

Notre violence est-elle plus justifiable ? Nous exterminons des milliards d’animaux d’élevage chaque année, le steak de nos assiettes est bien plus cruel qu’un loup qui se nourrit.

Pour rappel, sur l’ensemble du cheptel, 90% des animaux sont abattus par l’homme, un peu moins de 10% par des maladies et autres causes et dans tout ça le loup ne représente que de 0,2 à 0,5% des morts.

Sommes-nous à ce point incapables de partager, le profit exige-t-il systématiquement l’éradication de la concurrence ?

 

Des reproches ?

Destructions

Ce que l’on reproche au loup c’est de se nourrir sur le bétail, mais en réalité, il n’est question que de préjugés, de vanité et de menue-monnaie.

Les éleveurs qui vivent en grande partie des subventions, trouvent là un prétexte bien pratique pour maintenir les aides et éviter une surcharge de travail. Le monde évolue, il faut s’adapter et ne pas essayer d’adapter le monde à soi. L’État indemnise en moyenne une brebis à hauteur de 150€, un garde habilité détermine si l’attaque est celle d’un loup ou non. En général cette détermination se fait comme suit : 20% = loup, 20% = autre, 60% = indéterminé.

Dans le dernier cas, le doute revenant à l’éleveur, l’animal est indemnisé de fait. http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/ods/Donnees_constats_2014-internet_cle7818ff.ods

Les chasseurs qui ne sont jamais bien loin, ne sont pas prêts à partager leurs quotas de cartouches avec quelques loups qui ont l’arrogance de prélever une partie de leurs trophées. Il sont donc tout naturellement présents à leurs côtés et les médias qui relaient positivement leurs agissements jouent le jeu du faux.

Dans le documentaire, on nous présente des images d’illustration d’attaques nocturnes de loups sur des troupeaux non gardés. Déjà il n’y a aucune certitude qu’il s’agisse de loups et non pas de chiens. Je n’ai trouvé aucune donnée fiable, mais on estime à 100 000 le nombre d’animaux d’élevage tués par des chiens en France. Contre moins de 10 000 pour les loups en 2014.

Et je croise suffisamment de chiens de toutes origines pour savoir que les chiens tuent de très nombreux animaux d’élevages, par jeu ou par prédation.

L’utilisation d’archives non contractuelles semble être un procédé commun. Il y a quelques jours (bien après le fameux documentaire) et toujours sur la même chaîne, un reportage montrait des brebis égorgées puis une photo de loup apparait avec un commentaire : le responsable a été pris en photo juste avant l’attaque… Bien entendu encore un troupeau dispersé et sans chien. Quand on met en place des pièges photos on peut peut-être protéger aussi son troupeau ? Là c’est un peu vient me voir que je puisse t’accuser…

De nombreux chiffres clés dans cet article : http://ecologie.blog.lemonde.fr/2014/03/05/dix-verites-et-contre-verites-sur-le-loup/

Dangerosité

Le loup N’ATTAQUE PAS L’HOMME ! A quelques rares exceptions et notamment des cas de rages.

©Frédéric Vercaigne

©Frédéric Vercaigne

http://loup.fne.asso.fr/fr/sur-les-traces-des-predateurs/loup/argumentaire.html

Dans le reportage on suit ensuite une battue au loup durant laquelle un jeune sanglier est tué – il devait gêner, ou alors ils se sont trompés, ou alors c’est juste la peur de rentrer « broucouille » – bon ils finissent quand même par avoir un loup.

Alors en règle générale, à ces heures de grandes audiences les médias sont plus tatillons sur les violences, mais là montrer un loup ensanglanté tué de deux balles dont une qui lui a brisé la patte ne semble pas choquer.

On nous explique que c’est un animal d’une quarantaine de kilos (c’est incroyable !) « qu’il semble féroce le prédateur sur le plan rapproché fait sur son regard vide… » Mais le plus « drôle » c’est le commentaire de la personne qui présente la prise en expliquant que le loup a une mâchoire très puissante pouvant exercer 140kg de pression au centimètre carré et que c’est beaucoup plus qu’un chien.

POUR RAPPEL des chiens il y en a de 1kg et d’autres de 120kg ; oser imaginer ne serait-ce qu’une seule seconde que le rapport de puissance reste constant est illogique et ridicule. Certes le loup a des crocs bien plus longs que les chiens, oui lui chasse encore. Mais certaines mâchoires de chiens sélectionnées pour mordre dépassent largement les 140kg de pression au centimètre carré.

Je faisais déjà des bonds mais là j’étais atterré, pourquoi aurait-on aujourd’hui besoin de faire croire aux enfants et surtout à leurs parents que le loup qu’ils ne verront JAMAIS ( !!!!) dans la nature est une menace pour eux… Pourquoi nous demander de prendre parti dans la mise à mort d’animaux alors que des solutions existent pour se prémunir de leurs actions ?

Déjà parce que les éleveurs et chasseurs sont souvent les mêmes individus, qu’ils ont de grandes influences sur les localités par le biais de fonctions municipales et que cela influe sur les députés qui ont besoin de cet électorat. Alors si on pouvait autoriser la chasse au loup ça serait l’occasion de tirer quelques cartouches sur un animal intouchable. Et l’interdit c’est cool.

 

Des solutions ?

De nombreux pays comme l’Italie possèdent un pastoralisme en cohabitation avec le loup et on dénombre pourtant peu de pertes du côté des brebis, moutons, etc.

Pourquoi ?

Plusieurs choses, l’utilisation de chiens de bergers, de clôtures électriques et d’une présence humaine permanente.

Se protéger du loup

Dans le documentaire, la caméra nous laisse nous émouvoir d’un berger obligé de dormir dans sa voiture près de son troupeau pour le protéger…

On a l’impression qu’en France les bergers ont oublié que le pastoralisme exige une surveillance continue. Leurs ancêtres le faisaient et exterminer le loup ne permet qu’une chose, préserver des conditions de travail. La chasse se base sur l’idée que c’est une pratique ancienne et traditionnelle, comment le pastoralisme qui se veut terroir pourrait-il lui se passer de cet aspect ?
Concernant les résultats en Espagne et en Italie : http://www.loup.org/spip/Eleveurs-d-Espagne-et-d-Italie-une,423.html

De nombreux acteurs du secteur sont conscients et agissent, mais il est important de trouver les arguments pour motiver ceux qui sont réticents.

Le coût de cette protection est évident. Là où autrefois toute une famille travaillait sur son troupeau, aujourd’hui on exige des prix très bas sur la viande et donc sur le coût d’élevage des animaux dont elle est issue. Le métier est tributaire d’une main d’œuvre pas chère et courageuse.

Le problème est notre consommation de produits animaux, des prix toujours plus bas et d’un appauvrissement du secteur agricole. Des métiers/emplois disparaissent en grand nombre chaque année et ces mutations sont normales. Si l’heure de l’élevage est venue, pourquoi ne pas se convertir ? Élever des animaux est probablement plus fastidieux que de produire des fruits et légumes alors pourquoi ne pas se convertir, au moins les loups n’y touchent pas^^

 

Conclusion

La présence du loup en France suscite de nombreuses questions et place au cœur du débat notre capacité à nous intégrer à notre propre environnement.

On se veut gestionnaire de la nature, mais nous la gérons comme une ressource, or rien de ce que la terre peut avoir engendré ne nous est légitimement dévolu. Tout ceci n’est qu’un choix de société.

Nous devrions encourager l’État à faire son travail objectivement en soutenant et en aidant les plus faibles à développer des alternatives. Si nous citoyens pouvions faire preuve de plus de respect et de tolérance, nous verrions bien que le loup est tout autant victime que les autres et que rétablir la dignité des faibles est une notion morale juste et indispensable.

Le loup devrait donc rester protégé pour que nos écosystèmes soient fonctionnels, il faudrait donc aider les éleveurs à protéger leurs troupeaux.

Ou alors on peut les aider à se convertir à la production de fruits et légumes. Les loups n’en mangeant pas, et si on ne les a pas tous tués ils pourront réguler les mangeurs de carottes…

 

Quelques rappels de liens :

http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/ods/Donnees_constats_2014-internet_cle7818ff.ods

http://www.cap-loup.fr/actualites_cap-loup/non-a-la-chasse-aux-loups-manifestations-a-lyon-et-a-nice-2/

http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/201409-PUB-PlanActionNationalLoup20132017_web_cle278d31.pdf

http://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/mission-loup-r1323.html

http://loup.org/spip/Les-bergers-malades-du-loup,1161.html

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.